Les aventures de Moïse / 8. Moïse pète sa crise (première partie)

 

«Tant qu’on n’aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent et tant que l’on n’aura pas dit que jusqu’ici cela a toujours été pour dominer l’autre, il y a peu de chance qu’il y ait quoi que ce soit qui change.»
Henri Laborit, Mon oncle d’Amérique

 

Il marchait d’un bon pas. Assez lent pour que ses yeux puissent profiter du magnifique paysage sans cesse renouvelé, assez rapide pour qu’il n’ait pas le temps de s’en lasser.
Un jour, au détour d’une chênaie, il rencontra un âne. Un âne très rusé qui l’embrouilla en ces termes :
– Ô fier bipède, tu m’as fait peur ! C’est que je ne m’attendais pas à te voir passer par ici. A moins que tu aies délibérément choisi de rallonger ta course ! Il est vrai que le paysage est magnifique de ce côté de la forêt…
– Pardon, noble baudet», rétorqua le marcheur, «… qu’entends-tu par «rallonger ma course» ? Saurais-tu donc où je me rends ? Perso, je n’en ai pas la moindre idée…
– Talbin – c’est mon nom – sait tout ! Il sait également que tu gagnerais ta destination bien plus tôt si tu montais sur son dos ! Voici ce que je propose : je te conduis sain et sauf là où tu dois aller et, en échange, tu me ramasses ma ration de chardons quotidienne ? J’ai du mal à me pencher avec ma sciatique…
– C’est tout ?
– C’est tout.

Au début l’ex-marcheur ne vit que des avantages à sa nouvelle situation. Il se trouvait fière allure, perché sur sa monture, se trouvait beau garçon, juché sur son ânon. Il n’avait de cesse d’en persuader les Autres. Il appelait ainsi la bande de bipèdes hirsutes qui avançaient dans le même sens que lui, sans savoir vers quoi exactement, comme lui avant sa rencontre avec Talbin.  A propos il n’était pas loin de midi et il fallait qu’il se dépêche de cueillir les …ouille ! ça piquait, ces saloperies !…chardons de son sauveur. Les années avaient passé et la sciatique de ce dernier ne montrait aucun signe de guérison. A tel point qu’un soir au bivouac :

– Euh, dis-donc fier bipède…En attendant que ça s’arrange pour mon dos, je me demandais si…Ce serait temporaire tu vois ?
– Je vois, fidèle Talbin. Je devine ce qu’il t’en coûte de me faire ainsi part de ton impuissance, toute momentanée, j’en suis moi aussi convaincu, face à pareille adversité. Ne serait-ce que, eu égard au sens que ta présence a donné à mon existence futile, je ne serai point celui qui, par un égoïsme coupable, osera continuer à ajouter le fardeau de sa pesante personne à …
– Cool ! Et …euh, je veux dire.. pour mes chardons, on change rien surtout !

De ce jour, donc, on vit l’âne et l’ex ex-marcheur cheminer de concert. Les Autres, constatant que leur boss autoproclamé (après toute son intox de vendeur de savonnettes tellement rasoir qu’on avait fini par lui dire oui rien que pour être peinard), une fois redescendu de son âne ne pouvait plus leur chier dessus à moins de sauter sans arrêt comme un marsupial, commençaient à se livrer à des associations d’idées impliquant des rapports de causalité post cavernicoles desquels il pourrait ressortir, en quelque sorte et selon les gazettes que «c’est celui qui monte l’âne qui est le boss mais que si il marche derrière, même à quatre pattes pour ramasser les chardons, nettoyer les merdes et prendre un coup de queue en se relevant, c’est quand même le boss, sinon ça dégoûterait tout le monde de vouloir être le boss et la civilisation courirait à sa perte et belle soirée à v….»

– Hé ! Fier bipède ! Tu peux baisser un peu la radio ? Je ne m’entends plus ruminer.
– Mon pauvre Talbin ! Excuse-moi ! C’est qu’avec les cris que je pousse en me piquant à ces salop …délicieux chardons dont tu aimes à te sustenter si chichement, je n’arrive pas bien à entendre Jean-Pierre Gaillard à la Bourse de Paris.

Si Talbin ne s’entendait pas ruminer, il ne se voyait pas grossir non plus. En déficit d’exercice physique puisque son nouveau statut de guide suprême ne le contraignait plus au transport de passagers, il aurait dû se peser plus souvent. Précaution salutaire qui lui eût épargné le constat brutal auquel il fallut bien qu’il se résolve un matin : son obésité avait fini par franchir les limites du supportable pour ses jarrets sous-entraînés.
Ce que voyant, le boss réunit en toute hâte les docteurs en ânerie les plus pointus des temps modernes. Après une auscultation approfondie du malheureux Talbin, les savants déclarèrent qu’en attendant que ce dernier trouve en lui la force héroïque de commencer à envisager l’éventualité d’une réduction hyper progressive de sa consommation de chardons, il était urgemment indispensable de se mettre à la construction d’une charrette à bord de laquelle le malade puisse être hissé afin de continuer à conduire la civilisation vers un salut dont lui seul connaissait les coordonnées.

Extrait du discours du boss en vue de la construction d’une charrette pour transporter son âne :

«Bipèdes, bipèdes !

Contrairement à les ignares du neurone qu’ils ont pas compris que, faute d’être remboursés au triple de ce qu’ils ont eu l’altruisme quasi suicidaire de prêter, les riches risquaient de s’appauvrir alors que les pauvres resteraient pareils, ce qui, démocratiquement parlant, constitue une anticonstitutionalité somme toute préjudiciable en termes de croissance briochée qu’elle serait regrettable puisque relevant d’un concept à investiguer au plus vite mais sans précipitation malsaine pourquoi parce que et je vais vous le dire j’ai pris l’indécision inaliénable et sacrée de sauver la galaxie de tous les infidèles qu’ils croient même pas que Dieu est trop incroyable de sa mère… »

 

Aparté :
Tout le monde n’a pas le génie des metteurs en scène de Jésus et, au cas où, conséquence d’une pensée brouillonne alliée à une expression désespérément lourdaude, ma parabole de l’ «âne enfumeur» courrait le risque de ne point atteindre son but, le voici une fois encore exposé en toutes lettres, ce but : mettre au jour la relation étroite entre le principe abrahamique de la domination des uns sur les autres (en général et par le biais de l’argent en particulier) tel que revendiqué par Moïse dans ses pense-bêtes à l’intention de peuples élus de force et le mal de vivre d’une espèce prise en otage par ses craintes existentielles.

 

Talbin, comme son nom l’indique, représente l’accumulation de richesses par définition fictives, résultat navrant de pratiques commerciales pseudo-sacrées, d’héritages claniques crainteux bénis par des escrocs passés maîtres dans la pratique du chantage-au-paradis-perdu-retrouvable-sous-condition, cette condition étant justement la croyance, à genoux, à plat ventre, ou cul par-dessus tête, en la nécessité de rouler son voisin dans la farine avant qu’il vous transforme en escalope milanaise le premier.
Les instances mosaïques (rabbins, papes, imams), à l’instar de tous les chefs d’entreprises de mise-en-danger-de-celui-qui-ne-sait-pas-par-celui-qui-prétend-savoir-sans-avoir-à-le-prouver, c’est-à-dire tous les consortiums pourvoyeurs de superstitions rétrogrades reposant sur rien d’autre que notre peur de mourir, soit, en gros toutes les superstitions – j’ai, étymologiquement, un mal fou à parler de « religions » – n’ont aucune envie d’orienter en douceur nos «systèmes associatifs»(1)  vers l’abandon salvateur d’un comportement animal qui, une fois l’homo sapiens-sapiens enfin extirpé de sa caverne glaciale cernée par les prédateurs, n’a plus lieu d’être.
Au contraire ! Pour nous faire ingurgiter jusqu’à la lie notre soupe archétypale mortifère quotidienne, les sommités juchrémanes s’appuient sur toutes les paranos possibles et imaginables enfouies dans les circonvolutions mollassonnes de notre bon vieux cerveau reptilien :
«Chez l’homme, ce cerveau serait principalement responsable de certains comportements primaires comme la haine, la peur, l’hostilité à l’égard de celui qui n’appartient pas au même groupe que soi, l’instinct de survie, la territorialité, le respect de la hiérarchie sociale, le besoin de vivre en groupe, la confiance dans un leader, etc.» (2)
…Et hop ! En moins de siècles qu’il en faut pour le dire, cela donne le spectacle consternant et ô combien actuel d’une pré-humanité lobotomisée à souhait, au point de se laisser persuader qu’elle n’est rien sans un âne confit dans son gras, désormais incapable d’avancer par ses propres moyens vers un futur dont il a depuis toujours choisi d’ignorer l’existence.

 

(1) Henri Laborit est un grand de chez grand, lisez-le, chantez-le, apprenez-le par cœur !
« Beaucoup d’entre nous mourront ainsi sans jamais être nés à leur humanité, ayant confiné leurs systèmes associatifs à l’innovation marchande, en couvrant de mots la nudité simpliste de leur inconscient dominateur »
Henri Laborit,  Mon Oncle d’Amérique

(2) source Wikipédia
(à suivre : Moïse pète sa crise (deuxième partie) )