Les aventures de Moïse / 4. Moïse lave plus blanc (première partie)

 

Royaume de Juda (1), année – 640

Après une étude de marché à la hauteur de son projet plus qu’ambitieux,  la SARL Abraham & Fils décide de frapper un grand coup et de promouvoir une superstition dont les statuts et le livre des charges pourront être consultés dans un manuel de l’utilisateur prévu à cet effet : en hébreu la Torah, en grec le Pentateuque.

Il s’agit d’un copié-collé de vagues réminiscences de débris de contes et légendes narrant les turpitudes de différents peuples ramant ou ayant ramé dans les parages au cours des millénaires passés (2). Entre autres emprunts et à titre d’exemple, comment ne pas rapporter ici l’étonnant constat de chercheurs éminents selon lesquels «l’histoire de la naissance de Moïse a été directement recopiée de la légende du roi mésopotamien Sargon 1er»(3).

Quoi qu’il en soit, c’est autour de cette improbable compilation de nouvelles de science-fiction avant l’heure que ses «auteurs» se proposent d’unifier des clans juifs trop souvent enclins à s’entredéchirer bêtement face aux menaces en provenance des empires voisins (déjà !). Mais – et en cela réside la grande différence avec les mythes fondateurs de civilisations préhistoriques antérieures – nos faussaires vont discrètement parsemer leur sacré catalogue d’injonctions qui, aussi divinement inspirées soient-elles, jettent ipso facto les bases d’un système économique ne manquant pas, quant à lui, d’originalité .Pour la première fois dans l’histoire déjà longue du mysticisme de masse, le salut des âmes se retrouve inextricablement lié à celui des comptes en banque.

Torah (ou Pentateuque ou Ancien Testament)

Deutéronome :

14 : 22 « Tu lèveras la dîme de tout ce que produira ta semence, de ce que rapportera ton champ chaque année. »

14 : 24 « Peut-être lorsque l’Éternel, ton Dieu, t’aura béni, le chemin sera-t-il trop long pour que tu puisses transporter ta dîme, à cause de ton éloignement du lieu qu’aura choisi l’Éternel, ton Dieu, pour y faire résider son nom. »

14 : 25 « Alors, tu échangeras ta dîme contre de l’argent, tu serreras cet argent dans ta main, et tu iras au lieu que l’Éternel, ton Dieu, aura choisi. »

14 : 26 « Là, tu achèteras avec l’argent tout ce que tu désireras, des bœufs, des brebis, du vin et des liqueurs fortes, tout ce qui te fera plaisir, tu mangeras devant l’Éternel, ton Dieu, et tu te réjouiras, toi et ta famille. »

 

Hé oui mes bons amis ! Il me semble plausible d’affirmer que ces lignes ô combien sacrées marquent l’avènement d’une ère préhistorique étrangement ignorée des usuels scolaires.  Après l’Âge de la Pierre et celui du Bronze, voici venu, grâce à Moïse et à la formidable ingéniosité de son Eternel, l’Âge de l’Argent! L’argent en tant que monnaie d’échange mais, surtout, nous l’avons  vu au premier chapitre, en tant que produit monnayable puisque, on l’a compris, le prêter  « à intérêt » équivaut à vendre son argent.

Près de trois millénaires plus tard, Abraham & Fils a réussi à imposer, sinon sa superstition en elle-même, quoique 60% de la population planétaire ne soit pas quantité négligeable, au moins ses produits dérivés avec en tête de liste l’économie dite « libérale »(anciennement « capitalisme »).

Toutefois, comme on dit dans les pages roses du Petit Larousse Illustré, «Rome ne s’est pas faite en un jour.»

Ce qui nous amène à causer lessive…
Etats-Unis d’Amérique / siège de la multinationale Procter & Gamble, année + 1964

– Dis donc, Gamble…

– Oui, Procter ?

– T’as remarqué que nos ventes Bonux avaient pas mal plongé ces derniers mois ?

– Hélas ! Qu’est-ce qu’on pourrait faire pour arranger les choses ? J’ai bien une idée mais…

– Dis toujours…

– Si on lançait un nouveau label ?

– T’es malade ! Avec toute la thune qu’on a investie sur Bonux !!! Bureaux de recherche, matériel de production, circuits de pub, graissages de pattes pour capter les têtes de gondole…

– Attends, j’ai pas fini : qu’est-ce qui nous empêche de continuer à vendre notre Bonux ET EN MÊME TEMPS de promouvoir une autre lessive ? On l’appellerait je sais pas … Dash, ça sonne bien ! Quasiment pas de frais d’investissement, à part sur le packaging, vu qu’on reprend les ingrédients de base de Bonux à une molécule ou deux près, histoire de, les mêmes usines de fabrication…

– C’est pas con, ça, mon Procter !… De plus en plus de gens achètent des machines à laver, donc si les ventes Bonux piquent du nez c’est pas faute d’une demande croissante en lessive mais clairement parce que le consommateur veut toujours du nouveau parce que, dans sa tête, le nouveau c’est forcément mieux ! Donc…

– …Donc on lui sort un produit soi-disant concurrent, il est content et nous aussi because on rafle les parts de marché que ces bâtards d’Unilever croyaient se mettre dans les fouilles !

 

Jérusalem, an 00

La demande de l’homo sapiens-sapiens en lessive, pardon : en explications / consolations lorsque confronté au douloureux mystère de sa mort certaine et de celle de ses proches, n’a évidemment pas diminué et le produit lancé 600 ans plus tôt sur le marché du questionnement existentiel par le team Abraham & Fils fait toujours recette. Il a même relégué les brevets égyptiens et grecs au rang d’antiquités, si on peut dire… Quant aux Romains qui se sont, peu ou prou, contentés de copier les Hellènes, ils ne perdent rien pour attendre.

Toutefois, au vu des querelles intestines entre Juifs qui, loin de s’effacer comme l’avaient espéré les inventeurs du Pentateuque, n’ont fait qu’empirer de génération en génération, le slogan pourtant génial «un seul dieu, un seul peuple, un seul chef» doit, par la force des choses, être ramené à «un seul dieu, un seul peuple». Et encore ! Ne serait-ce que pour une raison purement mathématique, la notion de «un seul peuple» aurait besoin d’être renvoyée dare-dare au bureau d’études. En effet, si l’on s’en tient aux Divins Commandements  :

Deutéronome, chap. 7

3 «Tu ne contracteras point de mariage avec ces peuples, tu ne donneras point tes filles à leurs fils, et tu ne prendras point leurs filles pour tes fils ;

…démographiquement, le «peuple saint pour l’Eternel» risque de se voir rapidement submerger par ces cohortes de peuples non-élus qui, en toute bestialité, ne se grattent pas pour s’adonner fébrilement aux joies coupables de la reproduction vivipare.

Il est donc plus que temps de lancer sur le marché de la Grande Trouille Ontologique un nouveau label mystique moins explicitement xénophobe, disons même large ouvert aux non-élus qui – exponentialité oblige – représentent pour les descendants officiels de Moïse une source de revenus du plus grand…intérêt !

Parce que, bien entendu, Dash ne remplaçant pas Bonux, ni le Nouveau Testament l’Ancien mais venant simplement se superposer à lui dans le concept biblique général, on ne remet pas en question les clauses spéciales du genre :

Deutéronome, chap. 15

1 « Tous les sept ans, tu feras relâche.

2 Et voici comment s’observera le relâche. Quand on aura publié le relâche en l’honneur de l’Éternel, tout créancier qui aura fait un prêt à son prochain se relâchera de son droit, il ne pressera pas son prochain et son frère pour le paiement de sa dette.

3 Tu pourras presser l’étranger ; mais tu te relâcheras de ton droit pour ce qui t’appartiendra chez ton frère. »

 

En même temps «étranger», «frère», des mots tout ça ! Entre monothéistes libéraux de bonne volonté, il y aura toujours moyen de s’arranger…

 

 

(1) Royaume Israélite du Sud

(2) « La Bible dévoilée / Les nouvelles révélations de l’archéologie »
Israël Finkelstein et Neil Asher Siberman
Bayard Éditions, 2002

(3) Pour preuve, le « bitume » quasi introuvable en Egypte censé avoir été utilisé pour calfater le berceau du prophète hébreu, comme il l’avait été pour celui de Sargon.

 

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