Les aventures de Moïse / 10. Moïse pète sa crise ( suite et fin)

 

«…on voyait de l’or fondu s’écouler de sa bouche entrouverte.»
Ovide, Métamorphoses 11, 100-130

 

 

Aristote n’était pas qu’un imbécile. Il n’avait pas attendu Jung pour comprendre que, au mépris des lois de l’anatomie habituellement enseignées dans les écoles, le talon d’Achille de l’homo sapiens-sapiens c’était son cerveau.
Comme sa forme le suggère, notre cerveau est une éponge. Trempez le dans une savante mixture de péché originel aromatisé à la peur du lendemain – avec possibilité de rédemption si domination bien comprise et assumée sur l’ « étranger », source de tous nos maux – et vous obtenez, en permanence, des guerres territoriales à n’en plus finir et, ponctuellement, pour varier les plaisirs, comme c’est le cas aujourd’hui, des « crises » économiques venues d’ailleurs pour égorger nos fils et nos compagnes.

 

– Mais tout ça c’est la faute aux 35 heures ma pauvre dame ! Et à tous ces chômeurs professionnels qui nous plombent la Sécu!
– Quel égoïsme ! Non mais vous vous rendez compte ? En pleine crise ! …Qu’on sait même pas d’où qu’elle nous arrive, la salope… Un peu comme le sida, je dirais…
– Y a de ça, oui…Alors si, pour couronner le trou les GPA nous abandonnent…
– Les GPA ?
– Les Gentils Prêteurs Anonymes ! C’est grâce à eux qu’on arrive encore à mettre un peu de blé dans nos épinards, comme disait si joliment Bernard Hinault…
– Ah ! Quel coureur c’était !
– Oui, et quel poète ! C’était le bon temps ! Y avait pas la crise à l’époque !
– Putain de crise !

Et si on le trempait dans un peu de bon sens, notre cerveau-éponge ?
Si, pour commencer, on arrêtait de dédier nos hymnes nationaux ( God on our side aux USA, God save the Queen en GB) à un dieu qui sait que causer pognon et faire de la domination sur son voisin de palier le must de l’activité humaine en entérinant sans risque l’égoïsme animal d’une espèce pourtant à même, si on veut bien lui en donner les moyens, de se transcender et donner le meilleur d’elle-même pour enfin passer au stade suivant de son évolution ?
Dans la foulée, on s’aperçoit qu’une poignée de rigolos, de « croyants », surtout en leur nombril, et se pensant tellement plus malins que les autres, nous ont embarqués sur une galère qu’ils se montrent, aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain, totalement incapables de mener à bon port, à moins de nous faire ramer comme des perdus pour leur sauver la mise sans pour autant récupérer la nôtre ?
Heureusement que la « crise de la dette » qui préoccupe tant nos maquereaux au vin de messe et, accessoirement, expose l’homo sapiens-sapiens moyen à la misère aux siècles des siècles n’est qu’un fruit véreux de leur imagination morbide.
Primo parce que depuis le temps que dure – et s’accentue – le marasme économique qui nous accable, il ne répond plus aux définitions données par les dictionnaires au mot « crise », parmi lesquelles on trouve : « changement subit », « manifestation soudaine », « accès bref et violent » etc…
Ensuite et surtout parce que, toujours selon les dictionnaires, le mot « dette » implique une notion d’« obligation morale » que la situation actuelle ne justifie aucunement. Au contraire ! Comment la victime d’une escroquerie peut-elle devoir quoi que ce soit à l’auteur de l’escroquerie en question ?

Prenons l’exemple d’une société « S »composée de 3 individus que nous appellerons « A », « B » et « C » (. (ça marche aussi avec 7 milliards mais il n’y a que 24 lettres dans l’alphabet). Au temps T1, basée sur le système aristotélicien (1) de la production/consommation de biens et de services échangés par le biais d’une monnaie ne devant servir qu’à cet usage, l’économie de S roule comme sur des roulettes puisque A, B et C, disposant d’un budget mensuel moyen de x CN (CN= Crottes de Nez, la monnaie en vigueur en S), le dépensent dans son intégralité et selon les priorités de chacun (nourriture, logement, habillement, soins, plus quelques fantaisies sans lesquelles la vie serait bien morne)… J’ajoute que, en citoyens honnêtes et conscients de leurs devoirs envers les autres, A, B et C s’acquittent également de leurs impôts sur le revenu et leurs cotisations de retraite.
Hélas, au temps T2, ayant découvert en lisant la Torah, à moins que ce soit les Evangiles ou le Coran, qu’il y avait peut-être moyen de noyer son angoisse métaphysique dans la pratique assidue de la domination sur le voisin, B décide de se rationner pendant quelques temps …et de PRÊTER les CN ainsi mises de côté. C’est-à-dire de les VENDRE au prix de l’intérêt pratiqué.
Examinons les réactions en chaîne sur l’économie de S engendrées par cette conversion de B à la chrématistique vilipendée par ce cher Aristote. Dans l’ordre :
a) une chute des ventes correspondant au montant des CN détournés du circuit économique par B – il apparaît évident qu’on ne peut pas à la fois « économiser » et acheter.
b) une baisse de la production dans les secteurs concernés par ladite chute donc une menace sur l’emploi dans ces secteurs.
c) A ou C, ou les deux, contraints au chômage ne sont plus en mesure d’acheter, savoir : tenir leur place dans le circuit production/consommation, ni de payer autant d’impôts/cotisations diverses qu’avant les tripatouillages de B, malgré les emprunts à eux « consentis » (quelle dérision !) par ce dernier.
Ce qui, lentement mais sûrement, nous transporte au temps T3, le nôtre, où, sous couvert de rendre service, B et ses émules dévorent à belles dents les budgets « souverains » de nos post modernes nations préhistoriques consentantes.
J’ai récemment entendu sur France Culture un crétin tellement cultivé qu’il a lâché sans rire qu’un état africain dont je n’ai pas retenu le nom, tellement ma sidération était grande, était « entré dans la modernité  dans la mesure où il pouvait commencer à …emprunter » !!!

 

Des questions susceptibles d’humecter notre cerveau-éponge, il y en a plein d’autres.
Quelques unes au hasard :
– Et si, plus nos Gentils Prêteurs Anonymes se sacrifiaient pour nous faciliter l’accès aux rivages radieux du bonheur à crédit, plus on s’enfonçait dans le caca ?
– Et d’abord pourquoi sont-ils anonymes, tous ces bienfaiteurs de la société ? Pourquoi se cachent-ils derrière des appellations comme « banques », « marchés », « fonds de pension» i tutti quanti ? De deux choses l’une : soit leur sens de la charité est tel que leur sacrifice ô combien altruiste ne souffre pas le moindre remerciement nominatif, soit derrière ces termes génériques se profilent, comme je l’ai déjà dit et répété, une belle brochette d’escrocs endimanchés dont la devise se rapproche du « pour vivre heureux vivons cachés » du neveu par alliance de Voltaire, Jean-Pierre Claris de Florian, né près de Sauve à Logrian, le 6 mars 1755.
– Une autre question est : jusques à quand va-t-on laisser ces fripouilles continuer à miner un circuit économique qui, si on s’en tient aux cogitations du grand Aristote, a tout à perdre à faire de sa monnaie un produit comme un autre. Tout, tout tout.
Pour nous en convaincre, Aristote, citant Ovide, nous remémore la mésaventure d’un certain Midas, roi de son état, qui, ayant sauvé la vie du fils de Bacchus, reçut de ce dernier le droit de formuler un vœu que le dieu s’empressa d’exaucer : désormais tout ce que Midas toucherait serait aussitôt transformé en or. Si, dans un premier temps, Midas fut ravi de ce pouvoir merveilleux, il ne tarda pas à déchanter. Et pour cause ! Même les aliments qu’il portait à sa bouche prenaient la consistance du fabuleux métal. Si Bacchus, bon zigue, n’avait pas accepté de reprendre le pouvoir qu’il avait octroyé au roi peu avisé, Midas serait mort de faim.
En d’autres termes, un champ de pognon, aussi habilement cultivé soit-il et, de ce côté-là, on peut faire confiance à la SARL Abraham & Fils, n’a jamais nourri son homo sapiens-sapiens. Le commerce de l’argent, éminemment lucratif pour ceux qui s’y livrent, ne produit aucun bien susceptible de répondre aux besoins fondamentaux de l’espèce humaine.
Le pauvre Aristote s’arracherait les cheveux jusqu’au dernier s’il apprenait que, ces trente dernières années, la masse des biens réels n’a que quadruplé alors que la masse monétaire s’est multipliée par quarante. Je ne sais pas pour la vôtre mais, au cours des trois dernières décennies, la « masse monétaire » dont je dispose, en personne et personnellement, loin de se multiplier par quarante, aurait plutôt eu tendance à se diviser d’un bon paquet! Les choses en iraient différemment si j’étais actionnaire d’une banque ou d’un fonds de pension …
Et c’est bien là le problème. Non seulement les GPA, dont le seul effort est de tourner en rond dans leur bulle autistique en ramassant un peu plus à chaque tour, ne participent en rien à la création de nouvelles richesses pourtant indispensables à la survie de la planète mais la quantité de monnaie ainsi accumulée leur permet de faire main basse sur les richesses existantes (métaux nécessaires à l’industrie, semences pour l’agriculture, sources d’énergie, EAU…) pour les revendre ensuite (à crédit, si possible !) 10, 20 ou 30% plus cher.

Et tranquillement conduire le monde à la famine.

 

(à suivre: Moïse, ministre de l’Éducation Nationale )