Les aventures de Moïse / 12. Moïse, ministre de l’éducation nationale (deuxième partie)

 

« Une des particularités de l’histoire de Moïse explique pourquoi elle diffère de toutes les autres légendes du même genre. Tandis qu’en général les héros, au cours de leur existence, s’élèvent au-dessus de leur médiocre condition initiale, Moïse, lui, débute dans sa vie héroïque en daignant se mettre au niveau des enfants d’Israël. »(1)

Freud, dont je recommande vivement la lecture de son « Moïse et le monothéisme », met ici le doigt sur le seul caractère véritablement innovant de l’abrahamisme par rapport aux superstitions inoculatrices de culture qui l’ont précédé : alors que jusque là il n’était qu’un réservoir à main d’œuvre bon marché apte à grossir les rangs des armées et empiler de gros cailloux pour la plus grande gloire de ses maîtres, voici que le peuple devient soudain un « enfant » qu’il convient d’éduquer.

Confrontée à la saga mosaïque, l’étymologie du mot « éduquer » est particulièrement intéressante. Je vous la glisse à tout hasard :

Du latin educare (« former », « instruire »), lui-même fréquentatif du verbe educere (« faire sortir », « mettre dehors »), composé de ducere (« conduire », « mener ») avec le préfixe ex (« en dehors »).

Dans un premier temps, le prophète hébreu « fait sortir » son peuple d’Egypte (educere) puis le « mène » aux portes de Canaan (ducere) avant de lui transmettre les principes divins de son Deutéronome, c’est-à-dire avant de l’« éduquer » au sens préhistorique post moderne du terme (educare). Et c’est bien là où ça craint du boudin. En effet, autant il semble naturel d’instruire un enfant, ne serait-ce que pour lui permettre d’acquérir les moyens de survivre physiquement dans un monde potentiellement dangereux, autant la «formation » des adultes, lorsqu’elle n’a strictement rien de « professionnelle », est fort sujette à caution. Elle s’appelle aussi « bourrage de crâne » ou pire : « lavage de cerveau ».

J’irai plus loin en affirmant que, en digne précurseur de nos « duces » (=meneurs, donc) morbides portés au pouvoir par des politichiens avides de sussucres, justifiés dans leurs âneries culpabilisantes par des flopées d’éconofumistes toujours flattés qu’on leur demande leur pauvre avis, à la télé si possible, le gars Moïse, en prétendant éduquer son peuple, ne fait au contraire que le maintenir dans un statut navrant de dépendance ombilicale, voire, le cas échéant, l’infantiliser au plus haut point.

Résultat, 2400 ans plus tard, grâce à des tirages d’oreilles et autres fessées sans cesse renouvelées, d’abord par les Chrétiens :

Évangile de Matthieu, 18.3 :

« Je vous le dis en vérité, si vous ne vous convertissez et si vous ne devenez comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. »

…puis par les Musulmans qui, retour aux sources oblige, se définissent comme les véritables « enfants d’Israël », à jamais soumis à la volonté divinopaternelle :

Coran, [2:40] La vache (Al-Baqarah) :

« Ô enfants d’Israël, rappelez-vous Mon bienfait dont Je vous ai comblés. Si vous tenez vos engagements vis-à-vis de Moi, Je tiendrai les miens. Et c’est Moi que vous devez redouter.»

 

la culture abrahamique du refus collectif de parvenir au statut d’adulte quand, au contraire, tout homo sapiens-sapiens qui se respecte en a non seulement le droit mais le devoir, a aujourd’hui atteint des sommets névrotiques qui feraient le régal de tonton Sigmund:

« Je demeure persuadé que les phénomènes religieux sont comparables aux symptômes névrotiques individuels, symptômes qui nous sont bien connus en tant que répétitions d’événements importants, depuis longtemps oubliés, survenus au cours de l’histoire primitive de la famille humaine… »(2)

Et la laïcité dans tout cela ?

– Maîtresse, ils sont où, papa et maman ?

– En train de gagner de l’argent.

– Pourquoi faire ?

– Entre autres pour te permettre d’aller à l’école laïque et obligatoire.

– Pourquoi faire ?

– Pour obtenir de meilleures notes que tes camarades et ainsi gagner plus d’argent qu’eux quand tu auras du poil au menton, tête de veau ! Mais trêve de bavardage, ce matin, leçon de mathématiques, la matière la plus importante comme vous le savez. Sortez vos cahiers et écrivez : sur les 24 heures à eux imparties par la pendule du salon et sachant que 8 heures de travail + 1 heure de pause-déjeuner + 2 heures de transport + 3 heures de télé(1)= 14 heures et que les enfants ont besoin de 10 heures de sommeil, combien de temps quotidien reste-il aux parents pour s’acquitter de leur tâche de parents ?

– C’est quoi la tâche des parents, maîtresse ?

– De ne pas dire « c’est quoi » devant leurs enfants, sachant que, en tout état de cause et belle soirée à vous, ils se mettront à leur tour à parler comme des zombies  radiotélévisuels  et, accessoirement, comme dit Claude Halmos (3), de les « initier à la loi humaine qui permet de vivre en société ».

– Maîtresse, y a Britney, elle dit que ses parents à elle ils sont au chômage et donc ils ont plus de temps pour…

– Britney !!! Tu me copieras cent fois : « Je ne dois pas prononcer de mots malpolis en classe ». Quant à tes feignants de parents, ils devraient avoir honte d’obliger les autres parents à faire des heures supplémentaires pour financer leurs tristes allocations d’encouragement à vivre aux crochets de la société. A propos ce n’est pas la peine de venir rôder du côté de la cantine ce midi. Notre leader bien aimé – longue vie à lui et à Talbin, son âne vénéré – a pris la décision sage autant que courageuse de ne plus nourrir les enfants de chôm…

– Maîtresse !!!

– Oups! Vous voyez, les enfants ! La colère et l’indignation ont bien failli me faire lâcher à mon tour ce mot obscène !

 

Bien sûr que j’exagère !
Bien sûr qu’il reste les weekends pour permettre aux parents de partager avec leurs rejetons les joies de la vie de famille tout en les « initiant à la loi humaine qui permet de vivre en société ».
Par exemple leur apprendre à remplir un chariot à Tcharfour, de le pousser de rayon en rayon sans faire exprès de heurter ceux des autres avant de poireauter aux caisses pendant une demi-plombe sans réclamer le paquet de bonbecs disposé en évidence sur la gondole de la dernière chance.
De retour à la maison les mamans peuvent même instruire leurs fillettes dans l’art de la lessive ou de l’aspirateur hebdomadaire. Les enfants des familles les moins encrisées auront quant à eux le bonheur indicible de se taper quelques centaines de bornes en voiture, retour le dimanche dans la nuit pour profiter au mieux de l’indispensable résidence secondaire qui prouve que papa n’est pas un loser mais un grand guerrier dont l’absence pendant la semaine ne fut point vaine.
Aux loupiots des classes un peu plus moyennes que les autres il restera la contemplation incrédule des «magnifiques » invités d’un Miche El Truqueur en voie de momification avancée avant de profiter de l’endormissement justifié des fauteurs de leurs jours pour s’éclater sur leurs consoles vidéo entre deux peaufinages de leurs « profils facebook ».

Encore plus sûr qu’il n’y a point de honte à être chômeur et que jamais, au grand jamais un enseignant n’a menacé un élève imperméable aux finesses de la preuve par neuf de voir un jour son nom grossir les listes des « assistés » de Pôle Emploi ! Bien au contraire !

C’est donc un bien grand mystère si, plus il avance en âge, c’est-à-dire plus profondément l’éducation préhistorique post moderne imprègne la « substance précieuse, innocente, dépouillée de toute inscription ou image » de son être et moins la réponse du questionné dépend du métier en lui-même (devenu un « emploi ») et de son adéquation à sa personnalité et à ses désirs, que de la fiche de paye qui l’accompagne.

Toutefois, au cas totalement improbable où le mystère n’aurait point sa part dans tout cela, devrions-nous en conclure que le clivage éducation laïque / éducation religieuse qui continue d’alimenter les débats politico-mondains disparaît comme par enchantement dès qu’il s’agit de pognon ?

Et, insensés que nous sommes, conclure de cette conclusion que l’éducation « laïque»(4) est un leurre derrière lequel les principes fondamentaux de la culture abrahamique – domination/culpabilité – sont plus que jamais à l’œuvre ?

 

 

 

(1)Sigmund Freud (1939), Moïse et le monothéisme (trad. française, 1948), p12

(2) ibid, p43

(3) pédiatre radiotélévisuelle en vogue, experte en enfonçage de portes ouvertes.

(4) « L’adjectif « laïque », dans son acception moderne, est dérivé du vocabulaire théologique : l’Église catholique distingue en effet parmi les chrétiens les laïcs, qui constituent la grande majorité des fidèles, et les clercs (évêques, prêtres, diacres), ministres ordonnés. Le mot « laïc » est toujours couramment utilisé dans l’Eglise, notamment par le concile Vatican II. » (Wikipédia)

 

(à suivre: Moïse, ministre de l’EN (suite et fin) )