Les aventures de Moïse

 

31. Moïse passe la main (première partie)

 

« Le capitalisme est la célébration d’un culte sans trêve et sans merci. Il n’y a pas de “jours ordinaires”, pas de jour qui ne soit jour de fête, dans le sens terrible du déploiement de la pompe sacrée, de l’extrême tension qui habite l’adorateur. »
Walter Benjamin, «Le capitalisme comme religion», 1921 (1)

 

S’inspirant des travaux de Max Weber qui, quelques années plus tôt, avait mis au jour les origines religieuses du capitalisme (2), Benjamin va ici beaucoup plus loin que son aîné sociologue. Presqu’aussi loin que G. Landauer qu’il ne semble pas avoir omis de lire attentivement :
« Qui est-ce qui ne voit pas, qui ne voit pas encore aujourd’hui, que l’argent, que le Dieu n’est pas autre chose qu’un esprit issu des êtres humains, un esprit devenu une chose (Ding) vivante, un monstre (Unding), et qu’il est le sens (Sinn) devenu fou (Unsinn) de notre vie ? L’argent ne crée pas de richesse, il est la richesse ; il est la richesse en soi ; il n’y a pas d’autre riche que l’argent. »(3)
Si on peut affirmer sans prendre trop de risques que ces esprits ô combien éclairés avaient eu tout loisir de parcourir le chef d’œuvre de Mary Shelley publié en 1818, «Frankenstein ou le Prométhée moderne », dans lequel la monstrueuse invention d’un savant par trop imprudent finit par lui échapper au point de causer sa perte irrémédiable, il est non moins irréfutable qu’il leur manquait à tous trois au moins un siècle pour être en mesure de disserter sur l’application à la socio théologie de l’un des fleurons de la technique préhistorique moderne dont les accros au Malabar sont invités à explorer aujourd’hui, avec un ravissement chaque fois renouvelé, les possibilités infinies. Nos chères têtes blondes et aux quenottes subséquemment en voie de « dégradation progressive de l’émail et de la dentine, aboutissant à la formation d’une cavité grandissante» (le Petit Larousse) auront compris avant tout le monde c’est de quoi que je veux m’essprimer ici, en tout état de cause s’entend.

Ô Décalcomanie ! Cul tété sans toi le devenir pourtant plus qu’improbable au départ de la SARL Abraham & Fils ?

« Appliquer le tattoo sur la peau ou sur le support. Chauffer 20 s avec la paume de la main. Décoller lentement le papier. »(4)
Le « tattoo » abrahamique, on l’a vu, toutes contradictions résolues et simplifications effectuées, se résume à deux inscriptions dont l’indélébile débilité n’a de cesse de chercher à saper toute espérance évolutionniste :
1-    Tu te sentiras coupable d’être toi.
2-    Tu respecteras la loi du plus fort et, tant qu’à faire, glorifieras ton créateur en tâchant de toujours te trouver du bon côté du manche.

Pour ce qui est de « chauffer 20 s » il me revient en mémoire un vieux dicton dont l’élégance discutable ne nuit en rien à la justesse du raisonnement qui l’engendra : « Plus c’est long, plus c’est bon. ». Deux millénaires et demi me paraissent un temps de chauffe sur lequel on peut s’appuyer, de la paume ou de toute autre partie charnue composant l’anatomie du croyant moyen, en vue d’une décalcomanie réussie.

La phase finale du procédé décalcomaniaque, savoir : « Décoller lentement le papier » ne nécessite aucun effort particulier, surtout transposée en territoire abrahamique. « Décoller lentement Dieu et ses prophètes divers et variés » ? Facile! Il n’est que de se livrer à l’interminable décompte des crimes contre l’humanité perpétrés au nom de ces joyeux lurons pour comprendre, en partie, pourquoi la poussière et les toiles d’araignées d’un silence lénifiant sinon réparateur s’en viennent à juste titre et sans regret recouvrir les névroses obsessionnelles de leurs scribes.
En partie seulement. Pour le reste, et c’est bien là le problème, la croissance exponentielle de l’athéisme dans le monde – et de sa version soft, l’agnosticisme (on n’est jamais trop prudent !) – n’est que poudre aux yeux et glissement de terrain. Rares sont les «non-croyants » qui ne portent pas sur leurs augustes fronts, soi-disant affranchis du joug monothéiste, les stigmates d’un mode de pensée qui lui est indissociable. Une fois le «papier » qui la recouvrait décollé, l’inscription peut enfin apparaître et, délestée de son carcan de croyances de moins en moins adaptées au monde qui nous entoure, se hisser au firmament de sa gloire morbide.

En vérité je vous le dis : qu’importe le flacon ! Livres prétendument sacrés ou comptes bancaires… Synagogues, églises, mosquées ou bourses de Wall Street et d’ailleurs…Pourvu qu’on ait l’ivresse ! L’ivresse du pouvoir, de la domination des riches sur les pauvres, des faux prêteurs sur les vrais endettés.
A condition, bien entendu, que les seconds continuent à se sentir coupables de ne pas être aussi riches que les premiers et croient devoir quoi que ce soit aux inénarrables sangsues qui les malmènent en toute bonne…foi ?

Un petit chewing-gum ?

 

(1)    in Fragments philosophiques, politiques, critiques, littéraires, édités par R.Tiedemann et H.Schwepenhäuser, Traduit de l’allemand par Christophe Jouanlanne et Jean-François Poirier, Paris, PUF, 2000, pp. 111-113.
(2)    Max Weber, « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme ».
(3)    Gustav Landauer, Aufruf zum Sozialismus, Berlin, Paul Cassirer, 1919, p. 144.
(4)    Instructions aimablement fournies par : Service Consommateurs MALABAR – BP 1320, 41013 BLOIS CEDEX

 

(à suivre : Moïse passe la main (2ème partie))

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