33. Moïse passe la main (troisième partie)
« Ce n’est pas l’Utopie qui est dangereuse, car elle est indispensable à l’évolution. C’est le dogmatisme, que certains utilisent pour maintenir leur pouvoir, leurs prérogatives et leur dominance. »
Henri Laborit
En tout état de cause (et belle soirée à vous), faire passer, en moins de trois millénaires, l’homme préhistorique moderne d’un système socio-économique basé sur la domination imposée par une infime minorité de l’espèce sur le reste (prêtres rois des Sumériens(1)) à un système de soumission volontaire de l’immense majorité de l’espèce à elle-même à travers une infime minorité de ses membres était une gageure !
D’autant que, à peine la SARL Abraham & Fils avait-elle commencé à mener le projet à bien, qu’une poignée de trublions grecs (Platon, Aristote et leurs suiveurs sur Twitter), insensibles aux charmes d’un dieu électeur d’un peuple chargé de la traite des étrangers jusqu’à plus soif, inventaient un mot qui, sous sa forme latine bizarrement, allait faire son chemin dans la préhistoire moderne: res publica, la « cause publique ». Pour la première fois depuis l’invention de l’écriture, la « République » (Politeia) de Platon et surtout le « Politique » (Politike) d’Aristote ouvraient sur une réflexion d’ordre philosophique autant que pratique portant sur la façon de faire tourner la Cité la plus apte à satisfaire les besoins matériels du citoyen mais avant toute chose, satisfaire son aspiration légitime au bonheur. Un bonheur terrestre, ici et maintenant, qui n’avait que faire des promesses du paradis post-mortem promis par la dernière religion à la mode.
Heureusement pour l’abrahamisme et son intangible principe de domination de l’homme sur l’homme, au terme d’un passage en revue de tous les systèmes de gestion propres, selon lui, à conduire la Cité vers la plénitude physique et morale de ses membres, le pauvre Aristote – trop jeune dans la préhistoire humaine pour concevoir une société non soumise à un quelconque système hiérarchique – en arriva à opter pour celui qu’il jugeait être « le moins corrompu », savoir : la démocratie.
(3)
Corruption ! Le mot est lâché. Si, dans l’esprit d’Aristote, la démocratie était une forme corrompue de gouvernement constitutionnel mais qui, tout bien pesé, représentait un pis aller acceptable dans la mesure où elle « vise le bien des gens modestes », que penser du «libéralisme » évoqué plus haut qui, lui, peut être considéré comme une corruption intégrale de la démocratie, en tant qu’il s’appuie sur la notion de liberté individuelle, plus ou moins induite par l’idée de démocratie, pour nuire au bien des gens modestes ? Et ici le mot « corruption » doit être pris dans son acception la plus tristement courante par les temps qui courent: la corruption par l’argent, résultante inévitable d’une « chrématistique »(4) contre laquelle Aristote, toujours lui, nous avait maintes et maintes fois mis en garde.
Mis en garde, certes, mais pas expliqué comment nous prémunir de ses effets dévastateurs. Cela pour la simple raison qu’il ne le savait pas lui-même.
Bien qu’auteur d’une assertion telle que :
« …Or il est ridicule d’accuser les objets extérieurs plutôt que de s’en prendre à soi-même de la facilité que l’on a à s’en laisser séduire. »(5)
…ce sage entre les sages, inventeur du raisonnement logique, avait, semble-t-il, omis d’envisager que « la facilité » avec laquelle le citoyen moyen se montre capable de transformer un moyen d’échange bien pratique en une entité cumulable à l’infini ressort directement de la « séduction » qu’exerce sur lui l’idée d’être en mesure, par ce biais, d’écraser son voisin.
A la décharge du dieu de Moïse qui, après tout, et contrairement au principe de culpabilité, ne l’a pas inventé mais s’est contenté d’en tirer une loi à laquelle tout croyant se doit de se soumettre corps et âme, le principe de domination de l’homme par l’homme remonte à la toute petite enfance de l’espèce, époque à laquelle, selon nos éminents paléontologues, au fond des cavernes sombres et glacées, la plus grosse massue réglait, en quelques moulinets dissuasifs et plus si affinités, les problèmes de préséance à même de se poser entre survivants temporaires de prédateurs toujours à l’affût, autour de la carcasse encore fumante de quelque urus malchanceux.
S’il manquait à la logique aristotélicienne disons deux millénaires et demi de culture abrahamique pour comprendre avec H. Laborit que notre cerveau reptilien, malgré la mise au pas de nos prédateurs attitrés (que d’aucuns en sont à désirer réintroduire pour le fun) et les progrès plus que formidables de la science en ce qui concerne la satisfaction des besoins vitaux de l’homo sapiens-sapiens, continue de plus belle à régir notre comportement sociétal, ne sommes-nous pas, nous, bipèdes pensants et agissants du 21ème siècle en majorité pleinement conscients de ces nouveaux paramètres, en mesure de ne « nous en prendre qu’à nous-mêmes » ? Nous qui continuons, alors que les motifs d’un tel comportement ont quasiment disparu, à vivre sous le régime de la domination des uns sur les autres.
Sommes-nous aveugles au point de ne pas voir que le culte de l’argent, ce monothéisme libéral en train de se substituer à celui qui lui a servi de rampe de lancement est, de fait, celui du pouvoir ?
Abrutis par les séries américaines au point de ne pas comprendre que l’argent qui, après un détour par l’épée et la kalachnikov, a finalement remplacé la massue de pépé Cro-Magnon, n’est qu’un dieu secondaire, au service d’une chimère si profondément ancrée dans nos gènes qu’on pourrait – à tort selon l’utopiste que je me réjouis d’être – la croire instinctuelle : la toute-puissante déesse «Dominance »?
Et que, en fin de compte (« au final » diraient les crétins à la mode) la démocratie (krátos = « pouvoir »), même animée des meilleures intentions du monde, est hélas, ne serait-ce que par les aberrations qu’elle engendre, le dernier avatar en date de cette obsession venue du fond des âges?
(1) « Eloge de la fuite »
(2) « L’histoire commence à Sumer », S.N. Kramer
(3) source Wikipédia
(4) Moïse pète sa crise (3) ?
(5) « Éthique à Nicomaque », III
(à suivre : Moïse passe la main (4ème partie))