Les aventures de Moïse

 

34. Moïse passe la main ( quatrième partie)

 

Si je vous disais que j’hésite entre l’envie d’être 2400 ans plus jeune et celle d’être 600 ans (disons 1000 pour ne pas prendre de risques inutiles) plus vieux ?

Entre l’envie de retourner au Lycée (Lúkeion = école philosophique fondée par Aristote en 335 avant qui-vous-savez) histoire de voir avec le prof si on ne pourrait pas envisager quelques retouches à sa vision de la Cité idéale et celle de vivre dans un monde enfin sorti de son interminable parenthèse abrahamique, génératrice de mal-être et de violence sociale.

Envie 1 :

Sauf le respect et la considération que j’ai pour papy Aristote ainsi que pour Platon, Socrate et leurs précurseurs de la colonie grecque ionienne de Milet (1) qui, trois siècles plus tôt, avaient jeté les bases d’une pensée enfin débarrassée de son joug mystico-mythologique pour accorder à l’homo sapiens–sapiens le droit plein et entier de s’occuper de ses propres affaires, il m’apparait toutefois nécessaire de remonter dans le temps pour proposer à tous ces braves gens de bien vouloir remettre en cause un principe que, jusqu’ici, nous n’avions trouvé exprimé – avec ô combien de vigueur et d’insistance – que dans les statuts de la SARL Abraham & Fils : la domination systématique des uns sur les autres ou « hiérarchie ».
N’est-il pas troublant de constater qu’au fil de ses recherches incessantes en vue d’établir une Cité juste, susceptible de fournir aux citoyens ni plus ni moins que les clés du « bonheur », Aristote ait cru bon de lâcher une énormité comme :

« Ceux qui sont aussi éloignés des hommes libres que le corps l’est de l’âme, ou la bête de l’homme (et sont ainsi faits ceux dont l’activité consiste à se servir de leur corps, et dont c’est le meilleur parti qu’on puisse tirer), ceux-là sont par nature des esclaves »(2)

Troublant et terriblement décevant. Ah oui ! Remonter le temps et secouer les puces du sage parmi les sages ! Lui demander à quoi bon affranchir l’apprenti humain de ses superstitions obscurantistes, expliquer aux apprentis citoyens que l’accumulation des richesses sur une poignée de compte en banques est le moyen le plus sûr de courir à la ruine de tous, leur proposer une forme de gestion de la Cité dans laquelle le peuple s’y retrouve plus ou moins (même si, sur ce point justement il y a pas mal à discuter), en gros à quoi bon donner à ses semblables les moyens de faire un pas gigantesque sur le chemin de leur évolution si en même temps on leur attache les pieds ?
Franchement – comme dirait Nico l’Asticot – qu’est-ce que c’est que cette histoire d’esclavage, papy ? Je dirais bien que c’est du même tonneau que tes certitudes concernant la gravitation du soleil autour de la Terre ! Un soleil esclave autour d’une Terre libre, peut-être ?
Comme quoi on peut s’appeler Aristote et être capable de dérailler complètement quand l’occasion se présente.

D’un autre côté, ceci explique peut-être cela. Ce parti pris, incroyablement archaïque pour un esprit aussi novateur, d’une nécessaire soumission d’une catégorie de la population à une autre ne serait-il pas à l’origine de l’impossibilité pour Aristote de concevoir une gestion de la Cité autre que « cratique » ? C’est de cela que j’aimerais pouvoir m’entretenir avec le fondateur de l’école péripatéticienne. Son raisonnement, selon lequel la démocratie serait la forme de gouvernement la « moins pire » de toutes, omet tout simplement de prendre en compte la possibilité d’une gestion de la Cité dont toute forme de gouvernement serait exclue. « Gouvernement » dans le sens de « pouvoir » donné à une pseudo élite, élue ou pas, sur l’ensemble des citoyens.

Une fois l’argent débarrassé de son statut d’ersatz de clé du bonheur individuel par accumulation et replacé dans sa fonction originelle de moyen d’échange entre producteurs de richesses réelles nécessaires à la survie de l’espèce, est-il à ce point irréaliste d’imaginer une société capable de s’organiser de façon à pourvoir à ses besoins sans en passer par la dominance physique et morale d’une caste dirigeante quelle qu’elle soit ?
C’est la question qu’une banale machine à remonter le temps me permettrait de poser à celui qui, par son amour de la sagesse et malgré quelques errances regrettables sur le sujet épineux de la nature humaine autant qu’en astrophysique élémentaire, participa largement à l’émancipation de ses semblables ainsi qu’à leur recherche du Beau sur lequel il fondait à juste titre le seul véritable bonheur vers lequel ils puissent tendre et, ce faisant, évoluer vers leur humanité.

 

 

(1)Jean-Pierre Vernant, Les Origines de la pensée grecque, Paris, CNRS, collection « Mythes et religions », 1962 ; 10e édition : Presses Universitaires de France, coll. « Quadrige », 2007

(2)La politique, L. I, ch. V, trad. Pierre Pellegrin, Les Intégrales de philo Nathan

 

(à suivre : Moïse passe la main (5ème partie))

 

 

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