7. sur les traces de Guillaume-le-Conquérant

Accoudé au bastingage, je ne pouvais qu’admirer la belle démonstration de stoïcisme dont me gratifiait mon camarade. Son front et ses joues qui auraient dû, pareillement au miens, rougir sous les assauts incessants du vent et des embruns, étaient d’une pâleur cadavérique tirant de plus en plus franchement sur un vert… comment dire…

- …un vert « camembert de l’année dernière »?

- C’est cela même! …Nous avions laissé mes parents attablés au salon de thé, à méditer sur les aléas d’une traversée de la Manche par gros temps – si ma reum tenait le coup comme toujours, mon daron ne semblait pas au mieux de sa forme – et, ayant longé les interminables coursives – mes compliments aux techniciennes de surface qui allaient devoir nettoyer les flaques de gerbe qui commençaient à joncher les moquettes et autres tapis synthétiques qui couraient du restaurant panoramique à la boutique « duty-free » en passant par les toilettes en passe de battre leur record de fréquentation à la minute – grimpé tant bien que mal – sans déc’ ça bougeait dans tous les sens – l’escalier conduisant au pont supérieur avant de pousser la baie vitrée et nous retrouver enfin à l’air libre.
Je dis « enfin » mais, pour Serge – car c’est bien de lui qu’il s’agit – inconscient de la magnifique sauvagerie des éléments déchaînés autant que du spectacle grandiose des mouettes, appelées aussi « éboueurs de la mer », plongeant à tour de rôle dans le sillage du ferry pour s’y repaître de toute substance plus ou moins comestible plus ou moins volontairement balancée par dessus bord, la galère faisait que commencer.

Mais revenons quelques mois en arrière. Mes parents, persistant dans leur grave erreur de croire en mon avenir et partant du principe qu’un maniement impeccable de la langue anglaise devait absolument figurer au CV de tout cadre supérieur qui se respecte, avaient décidé de contribuer au perfectionnement de mes connaissances en cette matière. Ils s’étaient donc rencardés sur les modalités de location d’une maison sise en territoire britannique propre à nous accueillir une quinzaine de jours pendant l’été.
Pour une fois j’étais pas contre une idée venant de mes darons. Toutefois mes raisons de kiffer la perspective d’une virée chez les rosbifs alors que j’avais escompté retourner goûter aux joies de la montagne que même ce bon vieux J. Ferrat et ses rimes à un franc cinquante tombées d’inanition d’une poussette paramélodique ne parvenaient pas à remettre en question, étaient d’un ordre purement sexuel.

- Et les Kinks?

- …Mouais, y avait de ça également. La télé de cheu nous persistant à nous accabler de Johnny-et-Sylvie-et-Adamo-quand-c’était-pas-Sacha-Disteleries totalement incomestibles à nos oreilles avides de pop digne de ce nom, je me faisais un bonheur de découvrir ce que la BBC avait en stock concernant mes idoles vénérées…Surtout que ces fils de pute venaient de lâcher un nouveau 45t qui surprenait tout le monde. Ils abandonnaient les accords saturés pourtant devenus leur marque de fabrique au profit d’un style, toujours bien à eux, mais nettement plus cool, avec une recherche dans les paroles qui allait faire de Ray Davies, pendant de longues années, le songwriter le plus respecté de la pop anglaise…
Mais quand même, quand j’avais annoncé à Serge que mes vieux étaient d’accord pour l’emmener avec nous, le regard que nous avions échangé en disait long sur nos motivations profondes: on allait toutes se les faire!

Et, puisqu’on en cause, retour sur le pont du ferry, sur lequel deux petites nanas dans nos âges, des british à n’en pas douter vu les regards condescendants qu’elles balancent à nos dégaines de péquenots, viennent de faire leur apparition…

On est bien peu de chose.
Si le gonze qu’il a pondu cette évidence avait eu le flair d’en déposer le copyright, ses descendants continueraient aujourd’hui encore à pas craindre les aléas de la récession.
Les meufettes, qui venaient de nous toiser avant d’aller s’accouder à leur tour à la rambarde, quelques mètres en amont, pour y reprendre le récit de leurs vies passionnantes, pouvaient toujours ricaner en jetant des coups d’oeil blasés dans notre direction. Si on leur avait été à ce point indifférent, elles auraient regardé ailleurs. Sur la mer c’est pas la place qui manque, même si ce jour-là le ciel était bas et l’horizon gravement bouché…
A ce non-intérêt affiché pour nos personnes, qui, selon les lois les plus élémentaires de la séduction moderne, était la preuve indubitable du ticket qu’elles nous servaient sur un plateau, j’étais parfaitement conscient de la nécessité de répondre sur le mode du berger à la bergère. Nous devions, mon camarade et moi, prouver que nos vies à nous étaient au moins aussi passionnantes que les leurs et que nous avions des milliers de sujets de la plus haute importance à traiter entre mecs, et pas n’importe lesquels, loin de la moindre préoccupation de plaire à deux frimeuses que d’abord on était là avant elles alors c’était bon fallait pas qu’elles nous la jouent…

- Normal!

- …Sauf que Serge était de plus en plus vert et que, malgré sa volonté sincère de me donner la réplique dans ce qui était sensé être un débat d’idées à la fois plaisant et sérieux, m’autorisant postures et mimiques que je savais à mon avantage, surtout de loin, pour les avoir testées, et pas qu’une fois, dans la glace de la salle de bain, son regard de plus en plus vague, plus vague que les vagues elles-mêmes – que dis-je? … les creux de 15 mètres insoucieux de notre équilibre sans cesse remis en cause par un fort vent contraire – démentait formellement une quelconque capacité à participer activement à la conversation…

Ensuite, les évènements se précipitent. Tout à ma parade d’amour savamment camouflée, doublée du souci de trouver des thèmes propres à arracher à mon interlocuteur quelque syllabe même incompréhensible sur laquelle je puisse rebondir, je remarque trop tard qu’une des deux passagères n’a, semble-t-il, pas supporté les effets de la cigarette qu’elle a eu toutes les peines du monde à allumer. Je la vois se pencher soudain par dessus la rambarde, dans l’intention évidente de récompenser les flots tumultueux des efforts généreux par eux consentis dans le but de nous aider à faire le vide en nous-mêmes…

- … »Homme libre, toujours, tu chériras la mer
La mer est ton miroir, tu contemples ton âme… »

- Sans doute , Helmut…Sauf que, d’accord, la technique contemplative adoptée à ce moment là par la mignonne rouquine minijupée à souhait permettait à l’oeil averti d’y gagner la vision stimulante d’une culotte pleine de promesses mais n’était pas sans présenter une certaine menace pour l’environnement…


Procol Harum > A Whiter Shade of Pale (HQ)

- Le vent?

- Oui. Le vent. Serge n’a pas vu le coup venir. Oh, bien sûr, le vaisseau amiral qui venait de se matérialiser hors des lèvres rose-bonbon, conformément au théorème de Newton, a bel et bien plongé quelque part plus bas…Toutefois je te rappelle qu’on était sur le pont supérieur donc les poissons n’ont pas forcément bénéficié de l’intégralité des vitamines qu’il convoyait… En tous cas j’ai eu le réflexe salvateur de faire un pas en arrière, ainsi ai-je pu échapper à l’escadrille de gerbillons from outer space qu’une bourrasque force 12 venait de rabattre dans notre direction. Mon camarade n’a pas eu cette chance, dont la joue gauche…

- Elle est dégueulasse ton histoire, Franck!

- Les grands mots tout de suite! Si je me laissais aller à mon égocentrisme proverbial je te dirais que ce qui est dégueulasse dans l’affaire c’est qu’en moins de temps qu’il en faut pour le dire, Serge …pris d’une nausée irrépressible suite à l’impact du gerbillon odorifère …même si c’était tout dans sa tête vu qu’un embrun de plus un embrun de moins, perdu dans les effluves marines… a foncé vers les escaliers, persuadé qu’il pourrait atteindre les toilettes avant d’appeler Raoul mais la suite a prouvé qu’en cela il se montrait par trop optimiste…

- Heu …est-ce bien utile d’entrer dans tous ces détails?

- Non, t’as raison…Après tout ça change rien au fait que, suite à la chute d’ambiance causée par sa Guerre des Etoiles avant l’heure, la fille d’Albion couverte de honte et d’autres particules innommables a titubé à son tour hors de la scène de crime, filée au train par sa copine pas plus fière de l’aventure et que je me suis retrouvé seul face à mon destin, sinon « face à la mer » comme le chanterait, des années plus tard, un sous-variéteux hors de propos dont le respect absolu pour la pop music que je continue à brandir comme un flambeau me suggère de taire le nom ridicule.


The Kinks – Dead End Street