20. Moïse pète sa crise (quatrième partie)
Je ne me sens pas plus grec qu’un autre mais les résidus de vagues traces d’instinct de survie qui me remontent parfois comme un rot de bébé, me communiquent, en ces heures incertaines, le sentiment désagréable d’avoir été roulé dans la féta.
C’était il y a environ 2400 ans et ça faisait déjà un bail qu’à la vue de mes armes de plus en plus sophistiquées les bêtes sauvages filaient se cacher au fond des bois. L’âge venant, poussé par un certain besoin de confort matériel, j’avais laissé tomber le camping pour me sédentariser dans un petit coin sympa. J’avais même fini par m’entendre avec mes voisins, au point de tenter quelque chose avec eux.
On appelait ça la «cité».
Comme le simple fait de nous regrouper ne nous empêchait pas d’avoir besoin de nous nourrir, de nous vêtir, de nous soigner, de protéger nos vieux jours, on avait mis au point une économie (*) assez pointue. Je peux vous dire que, il y a 2400 ans on ne doutait de rien ! Le plus cinglé c’était que ça avait l’air de fonctionner, notre machin.
En plus de vouloir optimiser les échanges de produits nécessaires à la vie des citoyens au moyen d’une monnaie de pure convention et appelée à demeurer telle, on avait décidé de plancher deux secondes sur une politique à adopter. On était vite tombé d’accord avec Aristote qui venait d’ouvrir une école de philosophie pas loin. Pour lui la cité se devait de répondre à l’exigence de justice permettant au citoyen d’atteindre son «humanité». Du coup, si les techniques liées au bien-être physique des citoyens (maths , médecine, plomberie-chauffagisme…) n’étaient pas négligées pour autant, l’éducation aristotélicienne visait surtout à enseigner à sa jeunesse la science d’occuper sa tête au mieux de ses capacités, pendant les temps de loisirs qu’une économie maîtrisée ne manquerait pas d’allonger au fil des siècles.
Pour Dieu, tout ça, et en faisant bien gaffe à ne pas s’énerver, on pouvait toujours lâcher une vanne ou deux à l’apéro mais c’était pas essentiel. Après un ou deux pastis, on préférait causer Logique ou Philosophie en tapant dans la boule. Darwinement parlant, mis à part le douloureux problème de l’esclavage, m’est avis qu’on n’était pas loin de réunir le top des conditions de survie de l’espèce homo sapiens-sapiens de l’époque.
Oui et non, vous me direz, puisqu’on s’est quand même fait piler. Tout à notre souci évolutif, à notre désir d’humanité, on avait simplement oublié que les Romains, culture encore coincée à l’étage baston i tutti quanti et d’autant plus qualifiée dans ce domaine, s’étaient mis en tête de faire construire chez nous en grand nombre, renvoyant aux calendes nos plans de civilisation haut-de-gamme.
Et c’est rien en comparaison des Chrétiens quand ils se sont mis à débouler à leur tour, les siècles suivants, introduisant pêle-mêle dans nos officines le suppositoire du monothéisme libéral triomphant, le sirop du «sauve-qui-peut et chacun-pour-soi !» de l’après péché originel, les gélules du «dans le doute, autant faire un max de thune avant le retour du Sauveur» (de l’anglais to save = économiser).
Total : dès le premier siècle, de Corinthe à Athènes, l’apôtre Paul remplissait des gymnases entiers. A la grande satisfaction de la SARL Abraham & Fils, en plein lancement de son nouveau label, la Grèce s’en trouva christianisée en un temps record. Aristote ne pouvait pas lutter contre l’Eternel. Je le revois, petit vieillard fané, refermant, désabusé, les portes de sa bibliothèque. La chrématistique aurait bientôt entièrement vampirisé l’économie. L’humanité pouvait attendre et les banquiers se mettre au boulot.
Roulé dans la féta.
(*) du grec ancien oikonomía : « administration d’un foyer », créé à partir d’oîkos : « maison », dans le sens de patrimoine et νόμος / nómos : « loi, coutume »
(à suivre: Moïse pète sa crise (5ème partie))
