Archives quotidiennes :

Quelques lignes…

On peut avoir été biberonné à la culture juchrémane et, contre toute attente, gardé une poignée de neurones intacts. Si c’est votre cas, de temps à autre vous ne cracherez pas sur quelques lignes extraites d’un polar de F.Y. Richard, je suis sûr…

To-day le chap 2 de « Bongarçon marche sur des œufs ». Enjoy !

Jamel avait un faible pour les rousses. Et la copine de Paul avait le même prénom qu’Emma Stone. Comment ne pas lui rendre service ? En plus, un petit bol d’air ne lui ferait pas de mal. À cette heure tardive, il peinait à se concentrer sur les autobiographies des clients, à absoudre d’un coup de torchon magnanime leurs confessions scabreuses, à les approuver énergiquement dans leurs décisions d’envoyer péter leur chef de service, leur épouse volage ou leurs bâtards accros à la « Play Station ». Il se fit une joie d’interrompre Gégé dans la liste exhaustive de ce qu’il aurait fait avec le pognon si « Géronimo » avait gagné cet après-midi à Enghien, comme garanti sur facture par un pote à lui: « Tu peux me garder la boutique un moment, Gégé ? » Il montra le téléphone qu’il tenait toujours à la main. « …C’était la copine du projectionniste du Royal. Elle arrive pas à le joindre. Je vais faire un saut là-bas. »

— No souci, mec. En cas de besoin, j’aboierai.

Jamel remisa le portable dans la poche de son slim noir sur lequel il rabattit l’arrondi de sa chemise trapèze. Tombant à mi-cuisses, elle atténuait judicieusement ses cuisses de poulet, inattendues sous un buste bodybuildé comme il fallait. Une cravate en cuir noir par là-dessus et son patron arrêtait de faire caguer avec la mode d’aujourd’hui. Il poussa une nouvelle fois le battant vitré et sortit dans la nuit urbaine. Comme son nom le laissait entendre, Le Coin de la rue occupait l’angle de la rue de l’Ange et du boulevard Courtellemont. Le Royal Palace accrochait son néon vertical quelques numéros plus loin dans la rue de l’Ange, sur le trottoir d’en face du Coin de la rue.

Baudelaire prétend que chaque ville a son odeur. Jamel aspira une grande bouffée de graillon et de gaz d’échappement auquel, en ce début avril, venait se mêler la fragrance sucrée des magnolias du parc Choiseul de l’autre côté du boulevard. Le vieux Port-Léon avait son charme et les touristes étrangers ne manquaient pas d’y succomber. Jamel croisa un couple d’Anglais à la démarche incertaine. Il leur céda le trottoir dans un sourire complice avant de traverser la petite rue en sens unique. Les bagnoles étaient garées tellement serré qu’il ne manqua pas d’essuyer le parechoc d’un gros Cherokee (qu’est-ce que ce genre de traîne-con foutait en centre-ville ?) avec son futal avant de se hisser sur l’autre berge.

Le rideau métallique du ciné était bel et bien ouvert. Au-dessus, on pouvait lire en lettres lumineuses le nom des œuvres impérissables venues faire trois petits tours sur les écrans géants avant de s’en aller —avec un peu de chance— terminer leur brillante carrière sur la TNT. Jamel poussa le battant de droite de la double porte vitrée qui donnait sur l’accueil.

Le Royal aurait eu besoin d’un relooking sévère. Rien à voir avec les halls d’ aéroport des multiplex de l’avenue du maréchal Bugeaud ou du boulevard Aliénor Coquillard. À droite, le théâtre de Guignol de la caisse. Horaires, prix des places, avec gouttière sous l’hygiaphone pour la monnaie. À gauche, sous le plafond, les hiéroglyphes idoines indiquaient les toilettes, planquées derrière un kiosque à friandises en déshérence. Au milieu, l’accès aux salles. Passé la porte acoustique double battant à hublots, au bout d’un couloir chichement éclairé, moquetté rouge sang du sol au plafond, deux flèches fluos orientaient les spectateurs vers les salles 1 ou 2. Jamel opta pour la salle 2. Paul devait y être, à s’assurer que tout son petit monde était bien réveillé et avait plié les gaules.

D’une capacité de cent cinquante sièges environ —rangées de dix à gauche, de cinq à droite, de part et d’autre d’une allée moquettée de rouge, un rouge plus sobre que celui du couloir— la salle descendait par paliers vers un large écran rectangulaire. Le décalage latéral de chaque rang par rapport au précédent évitait au nain de service de passer une heure et demie à mater l’hydrocéphalie du mec devant ou la choucroute de sa compagne. Le tout disposé selon un plan légèrement incliné, histoire de départager les ex-aequos.

La salle était vide. Face à l’écran immaculé, désertés par les forces d’occupation, les fauteuils repliés se tenaient au garde-à-vous dans la lumière revenue. Tous sauf un. Là-bas contre le mur, troisième rangée.

— Paul ? » s’enquit doucement Jamel, quelque peu impressionné par le silence feutré qui planait sur les lieux. Il fit un pas, puis un autre et, se penchant légèrement, finit par distinguer, au bout de la rangée, appuyé contre le mur, comme absorbé dans la contemplation de l’écran vierge, le profil d’un barbu à lunettes. Rien à voir avec Paul.

La preuve, Paul gît aux pieds du barbu, allongé de tout son long dans la travée. « Paul ? Bordel ! Qu’est-ce que… » Après un instant de flottement devant l’incongruité du tableau, Jamel se précipite au secours du projectionniste inconscient. Accroupi sur les talons, à l’étroit entre les deux rangées de fauteuils, il s’empare de son poignet. Ouf ! le pouls est régulier. Faible mais régulier. Son titulaire est dans le coaltar mais ne présente aucun dommage apparent. Contrairement au barbu. Pendant qu’il donne à la standardiste du « 15 » tous les éléments nécessaires à une intervention rapide et efficace, Jamel ne parvient pas à détacher son regard de la tache brune qui lui mange presque toute la poitrine.

Bongarçon marche sur des œufs

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