Patron, un polar bien frais !

 

La nuit prenait ses quartiers et les volets des habitations étaient prudemment verrouillés. Les essuie-glaces de l’Audi flemmardaient sur le pare-brise. Il suivit la rue principale jusqu’au centre-ville, dépassant quelques piétons recrachés par le RER, étonnamment pressés de regagner leurs biotopes merdiques, leur biocénose ingrate. Comme son nom le suggérait, Montgentil, bourgade de 5000 âmes, chevauchait un mamelon timide et flasque, duquel les constructions nouvelles dégoulinaient jusqu’à la bretelle de l’autoroute. Sur le parking de la gare, le commissaire B. réussit à s’imiscer entre deux tilleuls dont les racines exsangues crevaient le bitume dans leur quête d’un petit coup à boire. Au sortir de la caisse, le crachin polaire ne lui donna pas envie de s’attarder devant les quelques devantures de commerces encore éclairées. Le salon de coiffure « Évolu’ Tif » jetait l’éponge pour aujourd’hui. La shampouineuse chargée de baisser le rideau lui adressa un sourire compatissant. Il le lui rendit avec la même sincérité et fit route vers LArrivée, un bar-tabac-PMU où la vie du bled semblait s’être réfugiée. À travers le chariot céleste chargé de paquets enrubannés et ses rennes mutants qui occultaient la vitre, B. distingua un zinc auquel quelques assoiffés s’accrochaient encore. Il poussa la porte.

— ‘Soir ! Pas chaud, hein ? » Le patron avait de la conversation, c’était bon signe.

— Comme vous dites. En même temps, on va pas se plaindre que l’hiver commence à ressembler à un hiver. La flotte, ça va bien un moment…» L’étranger, lui aussi, gérait grave son répertoire de bistrot.

Un petit vieux à casquette hocha la tête en connaisseur et s’écarta pour lui faire une place à l’abreuvoir : « Quand je pense que dans le temps à Montgentil, à Noël on avait presque toujours de la neige. Je me souviens, on allait faire de la luge derrière l’église, du côté où ça descend bien raide. Tu vois où je veux dire, Jean-François ?

— Je vois très bien. Même qu’arrivé en bas, d’un seul coup ça devient tout plat. Autrement, ils auraient pas pu construire le terrain de foot. Qu’est-ce que je vous sers, m’sieur ?

— Un grand chocolat, s’il vous plaît.

La commande sembla décevoir le petit vieux, qui regarda pensivement son ballon de beaujo presque vide. « Tiens et quand t’auras servi le monsieur, moi tu me remettras la même chose, s’il te plaît. Chacun sa technique de chauffe, ha ha !

— Ha ha ! » admit l’étranger, «…C’est pas que j’aie fait vœu d’abstinence mais boire ou conduire, comme ils disent à la télé… Trois points, c’est vite perdu, par les temps qui courent. » La bonne humeur de Bongarçon était à peine feinte. De lui-même, le loufiat avait abordé le sujet qui l’amenait dans le coin. Y avait plus qu’à rebondir. « Le terrain de foot ? Marrant, j’allais justement vous demander comment on va au stade, en voiture.

 

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