Bon ap’ !

    Aux premiers hurlements des sirènes, Ben avait abandonné la porteuse de repas à sa crise de nerfs pour aller réceptionner les keufs. Il était surpris de leur réactivité. Le commissariat ne se trouvait pas à des kilomètres (il lui était arrivé de s’y rendre pour des formalités administratives) mais tout de même ! Son appel ne remontait pas à plus d’un quart d’heure. Cinq minutes avant, des braillements en provenance de la cour l’avaient tiré du canapé sur lequel il bullait en attendant Alban. Il était allé voir de quoi il s’agissait. Debout à l’entrée de chez la vieille au rideau, une matrone vêtue d’une blouse marbrée de dégoulinures rougeâtres s’égosillait. « À l’assassin ! À l’assassin ! Il faut appeler la police ! Elle est moooorte ! Mooooorte ! !!! Poliiiice ! À l’assassin ! Elle est…

Ben s’était approché de la dame. Il avait constaté avec un certain soulagement qu’aux dégoulinures rougeâtres sur son tablier de cuisinière s’accrochaient encore quelques spaghettis. De la sauce tomate, ok. N’empêche que la souillon continuait de crier au meurtre. Il avait essayé d’obtenir d’elle des informations cohérentes mais elle ne semblait pas en état d’enregistrer sa présence. Elle continuait à rouler des yeux affolés en se dévorant les ongles de la main gauche jusqu’à la troisième phalange. Au bout de son autre bras, inerte celui-là, pendait une boîte en plastique qui finissait de se vider de sa bolognaise. Ben se souvint que la vieille bénéficiait du service « portage de repas à domicile ». Contournant la choquée il était entré chez la vieille. Laissant la cuisine et son rideau espion sur sa gauche, il avait enquillé le couloir balisé de flaques rouges et de serpentins blafards… Jusqu’à une petite salle à manger noyée dans la pénombre… Affalée sur la table recouverte d’une toile cirée dont les motifs floraux ne suffisaient pas à égayer la scène, la tête dans une biscotte beurrée, mamie exposait sa nuque exsangue sous un chignon en désordre. Au pied de sa chaise, s’étalait une large flaque d’un liquide épais et gluant qui, cette fois, n’avait rien à voir avec de la sauce bolognaise. Ben avait rebroussé chemin vite fait. Lorsqu’il avait rejoint la porteuse de repas (et de nouvelles tragiques), celle-ci avait cessé de rameuter les populations. Murée dans une incompréhension totale de son environnement immédiat, elle regardait fixement ses sandales. Se détournant un instant de la contemplation du grain de viande hachée orange collé sur son gros orteil, elle l’avait calculé. Mais qui était ce jeune homme à la coupe de cheveux étrange et au teint blanc verdâtre qui sortait un téléphone portable de la poche arrière de son jean ?

(extrait chap 4)

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